« Fils à papa » et « fils de pauvres » : des relations entre les mondes étudiants et ouvriers en 68

Par Maite Molina Marmol[1]

 

AM85 p.1 Barricades à Bordeaux en mai 68Si l’on évoque et commémore généralement « Mai 1968 », il apparaît que cet événement s’inscrit dans une chronologie et un contexte plus larges. Correspondant à une révolution culturelle ayant affecté la plus grande partie du monde occidental industrialisé entre 1965 et 1975, ce mouvement est caractérisé par le refus de l’autorité institutionnelle ainsi que la revendication de la libre disposition de soi[2].

Une autre de ses particularités est qu’il a été porté par une jeunesse scolarisée, rompant ainsi avec la dynamique classique des conflits du capitalisme industriel dans lesquels les révoltés, issus de la classe ouvrière, s’opposent aux défenseurs de l’ordre social, au rang desquels figurent les bourgeois[3]. En 1968, ce n’est que dans un second temps que la contestation touche le monde ouvrier et ce de manière assez marginale, excepté en France et en Italie où la gronde entamée par les étudiants se poursuit dans les usines dans l’intention de « transformer la condition ouvrière[4] ».

C’est néanmoins dans le cadre du contexte italien que Pier Paolo Pasolini rappelle à la jeunesse étudiante, porteuse du mouvement, qu’elle est elle-même majoritairement issue de la classe moyenne et bourgeoise dont elle conteste le pouvoir et l’autorité. Face à elle, il réhabilite ceux qui, bien qu’officiant pour l’institution policière avec laquelle il est en désaccord, « représentent l’autre classe sociale » :

 

« Quand hier à Valle Giulia vous vous êtes battus

Avec les policiers,

Moi j’ai sympathisé avec les policiers

Parce que les policiers sont des fils de pauvres,

Ils viennent des sous-taudis des campagnes ou des villes »[5]

 

À partir de cette déclaration prenant – de manière surprenante et volontairement choquante – à contre-pied les ambitions du mouvement et le positionnement de ses acteurs, il paraît opportun de revenir sur l’idée, sinon communément répandue, en tout cas défendue par certains, d’une « rencontre entre deux mondes » répondant au projet soixante-huitard de « sortir des identités assignées »[6].

Il reste à préciser que les quelques travaux considérés ici concernent essentiellement les situations françaises et belges, alors que peuvent être distingués un « Mai 68 (court, essentiellement étudiant et plutôt pacifique) et un « mai rampant italien » (long, plus ouvrier, marqué par la violence puis le terrorisme)[7] ». Une perspective davantage axée sur le contexte italien amènerait donc sans doute un complément nécessaire à ces premières considérations.

 

Quels échanges entre étudiants et ouvriers ?

Les mouvements de contestation et la revendication d’une prise de parole traversent sans conteste le monde ouvrier dans ces années. Comme l’expose Xavier Vigna, les grèves ouvrières des mois de mai et juin en France constituent un mouvement d’ampleur qui s’étend géographiquement à tout le territoire national et mobilisent sept millions de salariés, dont la moitié d’ouvriers travaillant dans tous les secteurs de l’industrie. L’auteur y voit le point de départ d’un « cycle d’insubordination » qui se prolonge jusqu’en 1979[8].

Dans ce contexte, des échanges ont effectivement lieu, qui voient de jeunes ouvriers se rendre dans les universités occupées et, dans un mouvement inverse, des étudiants se présenter aux portes des usines pour y rencontrer la classe ouvrière. L’intervention des forces de l’ordre à l’usine de Renault-Flins (Yvelines) le 6 juin 1968 est généralement invoquée comme le moment de cristallisation de cette jonction entre des ouvriers menacés d’expulsion et des étudiants de la Sorbonne qui font le déplacement pour les rejoindre dans leur lutte.

Certains affirment ainsi le caractère exceptionnel d’un « passage de frontières et [d’un] décloisonnement de l’espace social qui ont marqué le moment 68 », voire d’un « métissage » des luttes dans lesquelles ont également tenu un rôle les comités d’action « mixtes » qui voient alors le jour un peu partout en France[9].

Force est pourtant de constater le caractère transitoire de cet affranchissement des barrières sociales, qui ne dure que quelques jours[10]. En 1968, ouvriers et étudiants se sont effectivement rencontrés, ils ont discuté et se sont même unis dans le cadre de luttes ponctuelles, mais ils semblent globalement s’être davantage livrés à un chassé-croisé qu’à la mise en place d’un échange pérenne et en profondeur.

Par ailleurs, au-delà de l’affirmation d’un épanchement de la contestation étudiante vers le monde ouvrier, on peut suivre Rik Hemmerijckx lorsqu’il évoque la situation en Belgique et s’attache à rappeler que si les étudiants ont joué un rôle prépondérant dans les protestations des années 1968 et postérieures, certaines couches ouvrières avaient développé leurs propres façons de contester, reposant sur des grèves spontanées, la création de comités ouvriers autonomes ou encore la critique de l’action syndicale[11].

 

Une vision de l’intérieur

Dans une critique sévère de l’héritage du mouvement de 1968 qui a fini par « changer la vie sans changer l’État », Régis Debray avait déjà remis en question la possibilité d’une concordance de vues entre ceux voulant « être » mieux (les étudiants) et ceux voulant « avoir » plus (les ouvriers)[12].

Il ne s’agit cependant pas ici de s’inscrire dans la postérité de ces luttes pour interroger ce qui en a été fait ou en faire le bilan, mais de tenter de mettre en perspective les conditions de possibilité de la rencontre entre ouvriers et étudiants à l’aune d’expériences particulières, ancrées sur le terrain mais minoritaires : celles portées par les « établis », ces militants intellectuels qui, à partir de 1967, se faisaient embaucher dans les usines dans l’objectif de « faire du travail d’organisation dans la classe ouvrière. Pour contribuer à la résistance, à la lutte, à la révolution »[13].

Parmi les témoignages les plus connus de ces immersions dans la réalité et le quotidien de l’usine, celui de Robert Linhart laisse un récit éloigné des images de rencontres enchantées et d’identités glorifiantes :

 

« À l’extérieur, l’"établissement" paraît spectaculaire, les journaux en font toute une légende. Vu de l’usine, ce n’est finalement pas grand-chose. Chacun de ceux qui travaillent ici a une histoire individuelle complexe, souvent plus passionnante et plus tourmentée que celle de l’étudiant qui s’est provisoirement fait ouvrier. Les bourgeois s’imaginent toujours avoir le monopole des itinéraires personnels. Quelle farce ! Ils ont le monopole de la parole publique, c’est tout. Ils s’étalent. Les autres vivent leur histoire avec intensité mais en silence. Personne ne naît OS ; on le devient. D’ailleurs, ici, à l’usine, il est très rare qu’on désigne quelqu’un comme "l’ouvrier qui…". Non. On dit "La personne qui travaille à la soudure", "La personne qui travaille aux pare-chocs". La personne. Je ne suis ni "l’ouvrier" ni "l’établi". Je suis "la personne qui travaille aux balancelles". Et ma particularité d’"établi" prend sa place anodine dans l’enchevêtrement des destins et des cas d’espèce[14]. »

 

 


[1] Le titre de l’article renvoie aux expressions de Pier Paolo Pasolini s’adressant aux « figli di papá » qui manifestent en 1968, pour leur communiquer sa sympathie pour les « figli di poveri » qui leur font face, parmi les rangs des forces de l’ordre. Pier Paolo Pasolini, « Le PCI aux jeunes ! », in L’Espresso, XIV, n°24, 16 juin 1968.

[2] Marc Jacquemain, « Que faire de Mai 68 », Espace de libertés – Esprit subversif, es-tu là ?, n°468, avril 2018, pp.34-37.

[3] Ibid.

[4] Xavier Vigna, « Les grèves ouvrières de 1968 : le début d’une insubordination », Lava, n°4, pp. 5-15.

[5] Pier Paolo Pasolini, op. cit., cité dans « Bestiaire bruyant », Vacarme, 2015/1, n°70, pp. 174-191.

[6] Pierre Jassogne, « En finir avec 68 », Espace de libertés – Esprit subversif, es-tu là ?, n°468, avril 2018, pp. 59-62.

[7] Xavier Vigna, op. cit.

[8] Idem.

[9] Pour reprendre le titre de l’article de Xavier Vigna et Michelle Zancarini-Fournel (« Les rencontres improbables dans les "années 1968" », Vingtième Siècle, n°101, 2009/1, p. 163-177)  et l’expression de Bernard Pudal et Jean-Noël Retière (« Les grèves ouvrières de 68, un mouvement social sans lendemain mémoriel », Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.), Mai-Juin 68, Paris, Les Éditions de l’Atelier/ Les Éditions Ouvrières, 2008, pp. 207-221), cités tous deux dans Julie Clarini, « Étudiants et ouvriers ont-ils fait la jonction en Mai 68 ?», Le Monde, 16 mars 2018, [en ligne] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/16/etudiants-et-ouvriers-ont-ils-fait-la-jonction-en-mai-68_5272223_3232.html

[10] Comme en fait mention Xavier Vigna lui-même, op. cit.

[11] Rik Hemmerijckx, « Mai 68 et le monde ouvrier en Belgique », Anne Morelli et José Gotovitch (dir.), Contester dans un pays prospère. L’extrême gauche en Belgique et au Canada, Bruxelles, P.I.E. Pieter Lang, 2007, p. 135-152.

[12] Régis Debray, Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, Paris, Maspero, 1978, cité dans Bernard Cassen, « Mai 68, berceau de la nouvelle société bourgeoise », Manières de voir. Le monde diplomatique, 91, janvier-février 2007, pp. 81-82.

[13] Robert Linhart, L’établi, Paris, Minuit, 1978, p. 60.

[14] Ibid., pp. 80-81.