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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

Élite (Mots)

Par Henri Deleersnijder

 

À propos de Mai 68, s'adressant aux étudiants contestataires, Eugène Ionesco déclara : « Demain, vous serez tous notaires. » Et, en ce qui regarde les mêmes événements, il avait ajouté : « Je me souviens de Mai 68 comme d'une pièce de boulevard. Mais avec des pavés qui volent ! »

Cette propension à ne voir dans la révolte étudiante et lycéenne qu'un psychodrame de « fils de bourgeois » – pour le Parti communiste français et la CGT – ou qu'une « illusion lyrique » – selon le mot de Raymond Aron – est loin d'avoir disparu, toutes proportions gardées. Aujourd'hui en effet, il n'est pas rare d'entendre des procureurs, et pas seulement dans la droite identitaire, instruire un procès rétrospectif en direction des jeunes révoltés de l'époque, Daniel Cohn-Bendit en tête. Animés d'une pitoyable incohérence politique, ils auraient tout au plus jeté leur gourme avant d'emboîter le pas, en bons héritiers, à leurs parents dotés d'une position sociale enviable. Et même, suprême infamie, contribué à mettre sur orbite le néolibéralisme...

Il est vrai qu'« en 1967, seulement un peu plus de 15 % d'une classe d'âge passe son bac[1] ». C'est dire combien la jeunesse qui manifestait dans les rues de Paris et des villes de province en ce mois d'intense effervescence constituait une élite privilégiée, différente à tout prendre de celle des milieux populaires, préoccupée par d'autres urgences matérielles ou d'emploi.

Et pourtant, les salariés ne sont pas demeurés en reste. En 1967 déjà, la Normandie connaissait l'éclosion de grèves dites « sauvages ». L'année suivante, le 8 mai, une grande mobilisation dans l'Ouest voit se côtoyer agriculteurs, ouvriers et étudiants. Le 15, c'est le monde des usines qui entre en scène : à Bouguenais, près de Nantes, chez Sud-Aviation ; à l’usine Renault de Cléon, en Seine-Maritime. Ce sont là des mouvements, avec occupation des entreprises et souvent séquestration de patrons, qui ont démarré en dehors des appareils syndicaux, même si ceux-ci se sont vite évertués à prendre le train en marche, de quoi pouvoir le contrôler un tant soit peu. La suite est connue : dans la foulée du mot d'ordre lancé par Georges Séguy, de la CGT, la France va connaître la plus grande grève générale de son histoire, laquelle débouchera sur les accords de Grenelle, d'abord rejetés par les travailleurs de Renault-Billancourt.

Autre caractéristique, et non des moindres : ce sont des jeunes ouvriers qui, en règle générale, ont été à la source des débrayages. Preuve de ce que, dans la génération des baby boomers, la contestation des autorités en place – parents, professeurs, patrons, classe politique au pouvoir – a constitué un dénominateur commun. On peut évidemment aussi reconnaître dans les révoltes de 68 un flamboyant esprit libertaire, hérité des grandes frondes du passé et propre à la jeunesse mondiale du moment. Symptomatique à cet égard était le slogan « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! ».

Les temps ont changé, certes, et le vieux monde nous a rattrapés et même dépassés. Il se pavane maintenant sous la livrée d'un capitalisme über alles, promouvant la réussite individuelle à tout crin et n'offrant aux populations apeurées par des lendemains incertains que les succédanés d'une consommation sans fin et sans sens.

En présence de cette société dépourvue d'une vision solidaire d'avenir, on aurait mauvaise grâce de déconsidérer celles et ceux qui, il y a cinquante ans, ont voulu « changer la vie », fidèles en cela au projet poétique et prométhéen d'Arthur Rimbaud. Et si, rompant avec les détracteurs systématiques de la « pensée 68 », on rendait enfin justice à la jeunesse étudiante, ouvrière et libertaire qui, en dépit de ses inadmissibles bourrasques de violence (« CRS SS ») mais avec sa surprenante créativité esthétique, avait commencé à mettre « l'imagination au pouvoir ». N'avait-elle pas ouvert une brèche pour un autre monde possible ?

Pourquoi refuserions-nous dès lors, au nom de je ne sais quelle condescendance, de reconnaître en elle une certaine élite ? Tout bien considéré, elle valait certainement l'élite sportive dont tant de médias nous rebattent, jusqu'à plus soif, les oreilles...

 


[1]    Alain Badiou, On a raison de se révolter. L'actualité de Mai 68, Paris, Fayard, mai 2018, p. 21.

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