L’extrême droite est-elle soluble dans la démocratie ? (éditorial)

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

 

AM84 p.1 Pim Fortuyn Rotterdam ccM.MinderhoudPendant des années et encore actuellement, l’énorme écho des évènements historiques ayant eu lieu dans la première moitié du XXe siècle influença fortement notre approche et nos tentatives de compréhension d’éléments bien particuliers de notre époque contemporaine. La question de l’extrême droite en fait indéniablement partie. Ainsi est-il toujours commun – voire commode – de voir en elle une résurgence des fantômes du passé, une tentative de retour à la barbarie des totalitarismes fascistes des années trente, le prolongement de mouvements violents et antidémocratiques que l’on pensait vaincus mais qui relèveraient obstinément la tête. Et dans une telle perspective, il ne fait pas de doute qu’extrême droite et démocratie ne peuvent constituer entités plus antinomiques l’une vis-à-vis de l’autre.

Et pourtant. Depuis quelques temps, les repères semblent se brouiller, les certitudes se trouvent ébranlées et des questions se posent quant aux rapports réels existant entre extrême droite et démocratie. S’il est manifeste que des mouvements tels que le fascisme italien, le nazisme allemand ou le franquisme espagnol se sont bel et bien constitués et structurés par une opposition frontale aux régimes démocratiques parlementaires qu’ils abhorraient, les choses sont aujourd’hui beaucoup plus complexes. Ainsi voit-on des thématiques à haute valeur démocratique telles que le droit des femmes ou la laïcité être mobilisées par des mouvements et des partis que, traditionnellement, nous situerions tout à droite de l’échiquier politique. Alors ? Récupération ? Tactique électoraliste ? Supercherie politicienne ? Ou, comme le suggère audacieusement l’article de François Debras ci-contre, véritable projet de redéfinition d’une démocratie d’un type fort singulier ? Difficile de trancher.

S’il est une figure, peut-être quelque peu oubliée aujourd’hui, qui incarna à merveille cette forme de brouillage des radars de la politologie traditionnelle, c’est le leader populiste néerlandais Pim Fortuyn. Charismatique, nationaliste et fortement libéral, Fortuyn, dans un même mouvement, défendait d’une part, les droits des femmes, ceux des minorités sexuelles (il était lui-même homosexuel), la séparation entre l’Église et l’État, les libertés civiles et le principe de la démocratie directe, et, d’autre part, s’opposait aux politiques migratoires et condamnait fermement l’islam qu’il qualifiait de « culture arriérée ». Son assassinat, le 6 mai 2002, neuf jours avant des élections générales, empêcha que l’on sache quel rôle effectif cet atypique, finalement assez proche des thèses des libertariens américains, aurait pu jouer dans son pays ou en Europe. Quoi qu’il en soit, l’OVNI Fortuyn contribua à tracer la voie que ne tarderont pas à emprunter ceux que l’on pourrait appeler « ses successeurs », comme Geert Wilders, Viktor Orbán ou Marine Le Pen qui mélangent plus ou moins habilement et à des degrés divers, valeurs libérales, respect de facto des principes démocratiques, hostilité à l’égard de l’immigration et xénophobie plus ou moins feutrée.

D’où cette interrogation : ce genre de personnages sont-ils solubles dans la démocratie ? Celle-ci, longtemps définie par opposition au totalitarisme qu’on supposait inhérent à tout courant d’extrême droite[1], peut-elle intégrer des Orbán, des Baudet ou des Kaczyński comme une composante à part entière d’elle-même ? Est-ce souhaitable ? Ou devons-nous, nous-même, redéfinir ce que nous entendons par « démocratie » et tenter de la faire progresser encore ? Si nous considérons par exemple avec Francis Dupuis-Déri[2] que tant que les décisions ne sont pas prises directement et librement par les citoyens eux-mêmes, nous ne vivons pas encore réellement en démocratie, alors le chantier de son édification reste ouvert et les combats à mener dans ce cadre sont encore nombreux. Car c’est précisément davantage de démocratie, au premier sens du terme, qui rendra obsolètes les Orbán, Baudet et autre Kaczyńsky.  

 

 


[1] À ce stade de la réflexion, laissons de côté la problématique de l’extrême gauche.

[2] Notamment dans ces deux ouvrages : Démocratie. Histoire politique d’un mot : aux États-Unis et en France (2013) et La peur du peuple : agoraphobie et agoraphilie politiques (2016), édités tous les deux chez Lux/Humanités.